L’âme de Centre-Sud, c’est sans conteste en bonne partie ce qu’il reste du Faubourg à m’lasse, le nom qu’on donnait populairement au quartier à l’époque où la gente ouvrière lui grouillait les artères à s’affairer dans les usines, le port et les petits commerces.

Aux confins du quartier se trouvaient quelques usines. À l’extrémité nord-est, c’est-à-dire vers Frontenac et Ontario, il y avait la MacDonald, célèbre compagnie de tabac de Virginie, grosse ruche consommatrice d’existences humaines où des centaines de filles qui mâchaient de la gomme et que l’on disait « communes » donnaient les plus belles années de leur jeunesse, sacrifiaient souvent leur grâce et leur beauté pour gagner des salaires calculés « à la cenne » et se permettre des sorties le samedi soir dans quelques clubs de nuit de la ville, ou dans les salles de cinéma ou dans les snack—bars, vêtues chic, d’atours disparates, mis à la mode par des manufacturiers juifs, rois de la confection bon marché et de courte durée. (Marcel Dubé, dramaturge)

Centre-Sud se développe comme l’un des premiers faubourgs avoisinant la ville fortifiée de Ville-Marie, où s’établissent d’abord des agriculteurs, puis quelques industriels à partir de la fin du XVIIIe siècle. John Molson y construit notamment sa brasserie en 1786 en raison de la proximité du fleuve pour le transport et des agriculteurs voisins pour l’approvisionnement en grain.

L’origine de l’appellation « Faubourg à m’lasse » reste nébuleuse, certains l’attribuant à l’odeur de mélasse persistante qui remonte du port où elle est déchargée. D’autres la rattachent au fait que les dockers auraient eu comme habitude « d’échapper » un baril de mélasse lors des déchargements afin que les femmes du quartier puissent venir s’en servir gratuitement à l’aide de petits contenants. Une légende urbaine du quartier veut même qu’un déversement de mélasse ait tué plusieurs personnes, mais en fait c’est plutôt à Boston qu’une telle chose s’est déjà passée, tuant plus de 20 personnes et en blessant plus de 150 autres.
Quartier ouvrier canadien-français par excellence, le Faubourg à m’lasse est marqué par la pauvreté tout autant qu’une solidarité sociale encore présente aujourd’hui. Victime de son positionnement urbain stratégique et par le fait que y’a pas de mal à évincer les gueux (surtout qu’on avait quand même pris soin de leur donner les moyens de se laver, quand même), le quartier se voit tour à tour déviargé par l’élargissement du boulevard Dorchester (aujourd’hui René-Lévesque), la construction du pont Jacques-Cartier (vers 1930) et, au tournant des années 1960, par la construction de la grosse tour et des parkings de Radio-Canada.
Pour se remettre dans le vibe de l’époque, on regardera d’abord le docufiction Au bout de ma rue, de l’ONF, qui restitue le parcours d’un morveux qui se pousse de chez lui pour aller découvrir les merveilles du port et du bord de l’eau.
Alors si vous trouviez que la cour du p’tit gars avait l’air d’une dompe, ben dites-vous que les autorités de l’époque aussi, ce qui les amena à mettre la hache dans le coeur du quartier pour faire place aux Radio-Canadiens au français correct qui les ont remplacé (du moins de 9 à 5). Au total, pas moins de 5000 personnes sont déplacées par l’opération en 1963, qui entraîne également la disparition de 678 logements, 12 épiceries, 13 restaurants, 8 garages et une vingtaine d’usines.
Plusieurs documents existent pour restituer ce à quoi ressemblait le quartier à ce moment et comment il fut affecté par l’opération. D’abord, il y a ce reportage réalisé par Radio-Canada à l’époque où des gens évincés parlent de leur situation.
Ensuite, il y a l’excellente exposition réalisée par le Centre d’histoire de Montréal sur les quartiers disparus (à savoir le Faubourg à m’lasse, la Petite-Bourgogne, le Red Light et Goose Village), qui est accessible en ligne (exposition virtuelle) et a donné un excellent livre publié aux Éditions Cardinal, dont les photos sont disponibles sur Flickr.

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